LA PACIFICATION DU SOUF 


Laperrine La « pacification »  de la région s’est  concrétisée par  une politique militaire, orchestrée par des hommes de terrain aguerris et familiarisés avec les tribus du désert, le général François- Henry Laperrine, nommé le 6 juillet 1901 Commandant supérieur militaire des Oasis Sahariennes (en poste à Ouargla), et le capitaine Cauvet , Commandant supérieur du Cercle de Touggourt. Le plus souvent, ces officiers agirent sans grand plan d’ensemble, au gré de leur tempérament, et improvisèrent leurs méthodes en les adaptant aux contextes de l'époque ou au hasard des évènements. Comme en témoignent les correspondances ci-dessous adressées par le Général Laperrine au Capitaine Cauvet chargé de l’administration du Souf,  ainsi qu’à son supérieur, le Commandant Fournier à Alger.

 Ouargla le 17 juillet 1918

Mon cher Cauvet,

  « Ton ami Perdriaux devient assomant, le voici qui se met à jouer les « de la Roque ». Les informateurs de Ouargla se plaignent d’être dénoncés aux Chaamba de Ghadamès par ceux d’El-Oued. Cela a même failli mal se terminer pour deux d’entre eux ; heureusement que le Caîmakan, Hadj-Raschid, gouverneur de Ghadamès, malgré une fouille sévère, n’a pu retrouver les laisser-passer et les papiers dénoncés. Ce sont les histoires de 1897 à In-Salah qui recommencent. La Roque contre Didier. Puis Dinaux ayant eu le tort de mettre dans un bulletin de renseignements que Moussa se disposait à marcher contre Djanet, la nouvelle en est arrivée à Ghadamès via El-Oued dans des délais tels que c’est à croire qu’elle venait via bureau. »

    « En juin 1918, les Djerrama faisaient parvenir de Tripoli, où ils se trouvaient depuis 1881, une demande d’aman (indulgence) aux autorités de Ouargla. Le colonel Denaux envoyait alors des émissaires pour discuter de cette proposition. Mais, à peine arrivés, ceux-ci étaient incarcérés. Apparues alors les possibilités que les autorités de Ghadamès avaient été prévenues par celles d’El-Oued. »

« C’est les Oulad Maamar, Cheikh El-Hadj Abderrahmaan, qui demandent l’aman, ils l’ont déjà demandé en 1914, les pourparlers furent interrompus par la guerre. Les Ouled Sliman, Cheikh Tayeb El-Djerammi, sont au contraire anti-français. C’est les Oulad Maâmar dont la démarche a été dénoncée et qui ont été razziés et El-Oued raconte tout le contraire. Si on engage les Ouled Sliman à se fondre aux Ouled Maâmar, on ne réussira qu’à faire piller ces derniers. De plus les Oulad Maâmar très liés aux Chaamba Guebala et affiliés aux Ouled Sidi Cheikh auxquels ils continuent à envoyer des ziara n’ont rien à voir et doivent être mal vus des Quadria et d’El-Hachemi. Je ne vois pas quel avantage on a à vouloir se servir de ce dernier à tout prix.

Bien à toi

H. Laperrine »

 

Ouargla, le 14 septembre 1919

    « Décidément je deviens vieux car je trouve les gens de l’époque où je vis bien bizarres. J’avais envoyé à Fournier pour le groupe mobile de la compagnie d’El-Oued un code chiffré colonial qui me sert pour tous les postes de TSF. J’expliquais que c’était pour que ce groupe mobile put le cas échéant recevoir et comprendre les renseignements ou ordres reçus par le TSF de Lallemand ou de Flatters. »

Ouargla, le 10 octobre 1919

    « … Dernièrement, au milieu d’un déluge de renseignements pacifiques, les Chaambas d’El-Oued et les Messââbas ont eu 195 chameaux et 2000 moutons enlevés par les Touaregs de Tripolitaine. Jai rappelé à Touggourt et El-Oued mes directives : si on n’a pas pu organiser de suite une poursuite sérieuse, prendre son temps et leur ficher dans les jambes un bon contre-rezzou… Dans le rapport mensuel d’El-Oued, j’ai vu qu’une délégation était partie pour Ghadamès implorer l’intervention du Caïmakam !!! encore plus énorme. Où est le temps où tes cinq dissidents assiégeaient Ghadamès ? Comment je m’en vais, j’en’insiste pas d’autant plus que je me demande s’il n’y a pas des ordres récents de Clavery… Garde cela pour toi, je n’ai encore rendu compte à personne sauf un télégramme chiffré à Fournier où je lui disais que j’allais étudier les possibilités de faire marcher Ouargla vers la fin de l’année, si El-Oued ne pouvait rien faire. Il ne m’a pas répondu. Lorsque la rumeur indigène me fera demander des explications, je répondrai c’est l’affaire dont j’ai parlé à Founier (télégramme chiffré communiqué à Alger) mais j’ai été en avance… Les Chaambas sont enragés, le Caïd Ben Hakkoum et plusieurs sont venus me trouver pour me demander l’autorisation de partir en contre-rezzou disant que si les Touaregs ne sont pas secoués après avoir pillé les Chaambas d’El-Oued, ils viendront piller ceux d’Ouargla.»

Notation de Cauvet : « Ce sont Si El-Hachemi et les siens et non Perdriaux, je le suppose du moins.» Le capitaine Perdriaux fut en poste à la compagnie saharienne de Touggourt du 4 avril 1916 au 27 juillet 1918. »


 D’où la lettre du 20-07-1918, adressée par Laperrine au commandant Fournier afin d’éclaircir cette affaire :


 « …j’attire votre attention sur la discordance complète des renseignements recueillis à Ouargla et de ceux recueillis à El-Oued sur les Djeramna. Il ne faut pas que des rivalités d’Annexes fassent tout rater.(…) J’avoue que je suis mal impressionné par la façon dont El-Oued semble contrecarrer tous les projets d’Ouargla. J’espère que nous n’en reviendrons pas aux luttes épiques de 1896 et 1897 entre Constantine et Alger, où le Général de la Roque s’amusait à dénoncer aux Badjoudas les envoyés du colonel Didier à Ain-Salah, ce qui coûta la vie à plusieurs d’entre eux. Cependant, un fait analogue se serait passé à Ghadamès où les   envoyés du colonel Dinaux à Ain-Salah ont été dénoncés au Caïmakan par des envoyés d’El-Oued. Il y a dû avoir également des indiscrétions commises, soit par un excès de confiance des officiers vis-à-vis de certains informateurs, soit par un agent indigène connaissant bien le français. Ainsi, …il a des renseignements ineffables, c’est ainsi qu’il présentait Brahim ag Abakada comme le champion da la pacification or c’est le principal chef de bande avec Abeuh. »


   Touaregs___El_Oued_en_1902Au début, et pour éviter tout embarras, les autorités coloniales optèrent pour un mode d’administration indirecte confiée à des chefs locaux appartenant à la noblesse religieuse ou à l’aristocratie traditionnelle. Le régime militaire maintint, ainsi, dans chaque contrée, son organisation propre, héritée de la domination turque. Les Souafas conservèrent donc leurs institutions traditionnelles, mais l’unité de base resta la tribu, elle-même composée de fractions. Pour les postes inférieurs de Caïds (Chefs de tribus), on reconnut soit les notables investis par l’assentiment de l’opinion, soit des chefs (Bachaghas) désignés par l’administration régionale. Grands ou petits ces chefs avaient pour mission de maintenir la soumission et de percevoir les impôts coutumiers (Achour ou Zakat). A titre de rémunération, ils recevaient le dixième de l’impôt.   



   En tout état de cause, les évènements survenus dans la région n'étaient pas isolés du contexte historique international de l’époque. En effet, une fièvre s'était emparée à partir de 1875 des grandes puissances coloniales, ravivée par la conférence de Berlin en 1885, après que des explorateurs isolés aient déjà traversé le Sahara au milieu du XIXe siècle. Dès lors, des missions étaient systématiquement envoyées par les grandes puissances et l'exploration était devenue inséparable de la conquête. La politique coloniale de la France visait alors essentiellement : 

    -d’une part à empêcher l'expansion de puissances rivales, à acquérir ou améliorer sa position stratégique, à s’emparer des richesses des pays conquis et assurer l’approvisionnement en matières premières, à garantir des débouchés à son industrie;

   -d’autre part, à assurer la libre circulation en forçant les routes commerciales par l'élimination des foyers de piraterie,  à accomplir une mission civilisatrice au nom de l’humanisme des lumières et de l’esprit positiviste et à imposer l’abolition de l’esclavage.

   Pour concrétiser leurs objectifs, les Français avait fondé des comptoirs sur les côtes africaines (Sénégal, Guinée, Côte d’Ivoire, Dahomey et Gabon), dans l’espoir d’une pénétration dans  l’intérieur qu’ils croyaient très peuplé et lié à un commerce actif qu’un Transsaharien pourrait drainer et intensifier. Les difficultés venaient du climat vigoureusement chaud et sec, des immenses distances (L’Afrique noire est isolée de l’Afrique du Nord par le Sahara), des hommes (les redoutables Touaregs), et des musulmans qui sont très hostiles (particulièrement les Senoussis). Ils décident donc d’agir avec lenteur par des explorations et des bonds successifs en profitant des oppositions de différentes ethnies et cultures.

   En tentant une percée horizontale, l’armée française avait occupé les régions entre le Sénégal et le Niger mais s'était heurtée à l’hostilité de deux royaumes musulmans, celui d’Ahmadou fils d’Omar et celui de Samory Touré (René Caillé, déguisé en musulman, ayant déjà exploré en 1828 Tombouctou et sa région). De même qu’elle piétinait dans le Nord du Sahara où elle songeait à renoncer à la pénétration du Sahara par le Nord, après le massacre en 1881 de la mission Flatters attribué aux Touaregs mais inspiré des Senoussis de la Tripoliaine, alliés des Turc. Ahmadou fut repoussé après 1890, Tombouctou occupée en 1894, Samoray capturé en 1898 et le Niger atteint à partir du Dahomey en 1895. Dès-lors, une colonie en suscitait d'autres autour d'elle par souci de sécurité contre les vosins turbulents.

   On avait alors réalisé la liaison par le Sahara malgré la contrainte des Touaregs et la fin des illusions sur le commerce saharien. De 1900 à 1901, une colonne avait détruit le dernier rempart que formait l’empire esclavagiste de Rabah au Tchad lié également aux Senoussis. Au Sahara, Laperrine avait soummis les Touaregs du Hoggar en s’appuyant sur les sédentaires et en laissant aux nomades ralliés leur organisation propre. Aussi, la plupart des états obstacles avait été détruits. Le domaine colonial ainsi acquis formait un bloc de la Méditerranée à l’équateur, ce qui permettait au commerce franco-colonial de se développer régulièrement.