Economie traditionnelle du Souf: les Ghouts

   La méthode de culture du palmier dans le Souf est très originale et  même unique au monde. Les palmiers n'y sont pas irrigués comme dans les autres oasis par les puits ou le pompage. Plantés au fond d’énormes cuvettes creusées entre les dunes, partout où l'eau douce est suffisamment abondante, ils « s’abreuvent » raisonnablement dans la nappe phréatique dans laquelle sont enfoncées leurs racines. Grâce à cette technique et à la fumure animale (crottins de chameau) achetée aux nomades et appliquée tous les cinq ans, la plantation produit des fruits d’excellente qualité, la datte muscade.

  La palmeraie nécessite peu d'entretien et la seule corvée du cultivateur consiste en la lutte inlassable et permanente contre l’invasion de sa plantation par le sable éolien. Des haies confectionnées avec des branches de palmier et habilement dressées en cascades arrêtent les plus grandes vagues de ces sédiments. Au fur et à mesure qu'elles sont ensevelies, on en superpose d'autres. Les ghouts forment ainsi une juxtaposition de cratères de 10 à 20 m de profondeur, selon l'endroit, et un diamètre de 50 à 200 mètres. Les palmeraies, largement espacées et indépendantes les unes des autres, peuvent compter de quelques dizaines à quelques centaines d’arbres pour chacune d’entre elles. Plusieurs variétés de palmiers-dattiers sont plantées dans une même palmeraie de façon à programmer la récolte par étape et par sélection. Un palmier commence à produire des régimes de dattes commercialisables à partir de 7 à 8 ans et reste 30 à 40 ans environ en pleine productivité donnant en moyenne de 70 à 100 kg de dattes.

   A la lisère de la palmeraie, il est souvent créé une sorte d’arboretum où les rejetons ''Djéddids'' sont soigneusement préparés et fignolés pour la sélection et l'augmentation sans cesse du rendement. Les Souafas savent ainsi planifier méthodiquement le renouvellement de leurs palmeraies. Pour l’extension du ghout, on creuse sur les bords quand le besoin s’en fait sentir et aucun espace n'est perdu. Le Soufi pratique depuis des siècles une culture intensive selon des procédés et un savoir-faire ancestraux transmis de génération en génération.  A proximité de la palmeraie, un petit jardin potager, entouré d’une haie confectionnée avec les branches de palmier, est irrigué par un puits à balancier (Khottara, un levier avec contrepoids qui aide à remonter le seau plein d’eau). On y cultive des légumes (potiron, tomates, carottes, navets, piment, ognon…), des fruits (melon, pastèque, raisins), et parfois du henné ou du tabac. Quelques arbres fruitiers (grenadier, pommier ou rosier) y sont également plantés pour créer de l'ombre et apporter de la fraîcheur au jardin.

   L'outillage est très sommaire et il suffit de la seule expérience du maniement de la pelle et de la pioche pour accomplir les travaux nécessaires à l'entretien de la palmeraie. Une masse et de gros boulons sont utilisés pour briser la croûte gypseuse si elle existe. Une houe est nécessaire pour labourer et procéder à l'ameublissement du sol lors du fumage. Pour la récolte, une scie (mendjel) fabriquée par le forgeron du village sert à couper les régimes de dattes.

   L'économie traditionnelle du Souf repose essentiellement sur la culture du palmier -dattier, auquelle il faut ajouter le petit commerce local et l'artisanat traditionnel. L'élevage (chèvres laitières, chevreaux, volailles...) constitue une ressource d'appoint. Chaque ménage, que se soit en zone rurale ou urbaine, possède une ou plusieurs chèvres pour la production du lait et de ses dérivés, des poules pondeuses pour les oeufs, des chevreaux et des coqs pour la viande. La chaleur et la séheresse n'ont généralement aucun effet sur l'agriculture locale. Epargné par les calamités naturelles, le Souf a rarement connu la famine et le seul péril à craindre est l'invasion des palmeraies par les sauterelles, criquets pèlerins qui viennent du Sahel par essaims en forme de nuages sous l'action conjuguée des effets du vent et des instincts de cohésion propres aux acridiens grégaires. Ces insectes voraces dévorent les précieuses végétations des oasis et causent ainsi de graves préjudices aux moyens de subsistance de la population.


Forages artésiens

    Dès la fin du XIX e siècle, plusieurs sondages avaient été effectués dans l’espoir de satisfaire la région en eau potable, mais sans résultat. En 1950, la baisse du niveau de la nappe phréatique a incité les autorités Françaises à reprendre les forages

    En 1951, près de 1.300 palmiers-dattiers ont été plantés, à titre expérimental, par l’Administration pour être irrigués par un procédé nouveau, le forage artésien de Sif-El-Menadi situé à 60 km au Nord-Ouest d’El-Oued, 435 m de profondeur, ainsi qu’à Hobba un peu plus tard. Au cours de l'été 1955, un forage beaucoup plus important dans la même nappe et destiné à l'irrigation d'une palmeraie de 20.000 dattiers à Hamraïa (située à mi-chemin entre El-Oued et Biskra), a permis le recasement de 400 familles nomades de la région. Cette technique d’irrigation inconnue dans le Souf a nécessité l’encadrement des ouvriers locaux par des fellahs recrutés dans l’Oued-Righ, plus connaisseurs dans le domaine.

    A côté de ces palmeraies expérimentales, des vergers d’arbres fruitiers, autres que les dattiers, ont été également testés et ont donné des résultats satisfaisants. Les nomades qui éraient en voie de sédentarisation ont été les premiers bénéficiaires de ces nouvelles expériences.

    Mais ces sondages artésiens, s’ils se généralisent, ils risqueront de porter un réel préjudice à la fragile nappe phréatique qui exclut tout puisage intensif. La méthode classique d’irrigation inventée par les souafas (ghout) était donc la plus indiquée dans le Souf où les palmiers, parfaitement adaptés au climat et au milieu, s’alimentent congrûment de la nappe phréatique. Néanmoins, les forages de nouveaux puits profonds ont, d’une part, appauvri rapidement les nappes phréatiques voisines et, d’autre part, provoqué le début de l’inondation des Ghout qui a atteint le ‘’niveau orange’’ au milieu des années 70. Le phénomène a encore été aggravé dans les années 80 par le forage de Touggourt qui a amplifié la remontée des eaux à la surface, et asphixié les palmeraies aujourd’hui en dépérissement.

 


Les dattes du Souf sont renommées depuis belle lurette.


        En 1885 Charles Féraud écrivit à ce propos :

''avec des soins constants, l'arbre qui trouve de l'humidité à sa racine se développe avec une grande rapidité et donne d'excellents fruits (…) les arbres du Souf ont une valeur qu'ils n'ont nulle part ailleurs.''

« Contrairement aux autres palmiers qui existent dans le monde (et même dans d'autres régions d'Algérie) et qui sont irrigués en surface par les eaux de pluies ou eaux courantes, le palmier de l’oasis du Souf se nourrit d'une eau pure et saine par ses propres racines sans aucun autre moyen d'irrigation artificielle, en plus, cette eau est filtrée naturellement par plusieurs couches sablonneuses, ce qui donne aux fruits une saveur pure et naturelle et agit positivement sur sa longue conservation.»